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Alexis de Saint-ChamasExpert Moyen Orient21 octobre 20264 min de lecture

Stratégie

L’enclos des disciplines

L’IA abaisse les murs qui gardaient l’accès au savoir et en élève un autre, celui de l’assimilation. Une organisation qui délègue ses raisonnements obtient d’excellents plans et perd la faculté qui compte quand ils cèdent.

L’équipage d’un voilier de course assis en rang sur le bord au vent, en pleine manœuvre.

L’IA se prête visiblement à toutes les disciplines. Du grand théorème de Fermat à aspirer au Goncourt, elle semble naviguer d’une rive à l’autre, à mesure que nous lui intimons de s’exercer. Nous avons délégué ce mouvement qui féconde la curiosité à une machine dont les rouages ne semblent plus connus. Si bien que les murs entre les savoirs n’ont jamais été si bas et pourtant nous semblons nous y enfermer.

L’IA hors les murs

Avant l’ère du tout-savoir, le produit d’une compétence s’acquérait par la connaissance : un chemin et une clé qui ouvraient un enclos. Table logarithmique, abrégé, expert consulté : tout raccourci supposait un dépositaire et être capable de l’interroger exigeait déjà d’avoir parcouru un bout du trajet. C’était l’exercice. Littéralement, s’exercer à une discipline signifie se déployer, se libérer, se hisser hors de la clôture de l’ignorance (Littré).

Mais ce trajet a été et est bien souvent (systématiquement ?) inachevé voire non emprunté. Et donc la pratique ou le compagnonnage n’ont plus permis la transmission d’un savoir dont l’énoncé seul ne suffit pas. Plus que par paresse, pour une raison que Polanyi, économiste hongrois du début du XXe, a énoncé sous forme d’un paradoxe : « nous savons plus que nous ne pouvons dire ». Car en effet, l’apprentissage transmet une capacité à engendrer des contenus. D’ailleurs, l’imprimerie l’a démontré par l’absurde en ne supprimant aucune discipline : tirer Euclide à mille exemplaires n’a pas fabriqué mille géomètres. En un sens, elle a proposé de séparer le produit du trajet.

Dès lors, l’IA serait un second instrument qui permet cette scission. À quoi bon, puisque le savoir est à portée de clavier, vérifier le raisonnement et les démonstrations ? Le dépositaire s’estompe, le chemin s’efface, le résultat surgit. Mais où est la confiance ? Les murs qui tombent sont ceux de l’accès à la connaissance, celui qui monte est celui de l’assimilation. L’ancien enclos nous tenait hors du savoir, nous devions en trouver le chemin et la clef. Le nouveau tient le savoir à distance. Car à force de moins s’exercer, la clôture de l’ignorance se resserre.

Le coup d’œil

Pourtant Clausewitz avait fixé la règle en posant que la théorie devait « former l’esprit du futur chef […], le guider […] mais non l’accompagner sur le champ de bataille ». L’IA fait presque l’inverse exact : elle ne forme pas ou peu en amont et accompagne partout en aval. Elle excelle au long examen de Clausewitz, à l’analyse. Mais ne donne pas le coup d’œil, cette « découverte rapide d’une vérité que l’esprit ordinaire ne voit pas du tout, ou seulement après un long examen ». Or le coup d’œil ne sert qu’à l’instant où le plan tombe (souvent ! Toujours ?). Une entreprise ou une administration qui délègue ses raisonnements obtient d’excellents plans mais perd la faculté qui compte lorsqu’ils cèdent.

Cette faculté ne se transfère pas mais se dépose. L’historien arabe Ibn Khaldūn nommait malaka cette disposition qui « ne s’acquiert que par la succession et la répétition ». D’où le nom que Rome donnait à son armée : exercitus, participe passé d’exercere, « les exercés ». Seule institution nommée d’après son entraînement et non d’après sa fonction (contrairement aux « soldats » rémunérés d’une solde, à la stratos grecque, troupe déployée, ou à l’« armée », du mot arma, équipement), elle caractérise ce que sont devenus les hommes, plutôt que ce qu’ils possèdent. Elle est peut-être aussi la seule à avoir érigé en principe de payer l’exercice et l’apprentissage, mais sans produit. Car une manœuvre ne produit rien : c’est sa définition, et c’est sa valeur. Rome, plus ancien founder ?

Docs en stock

Cependant, nul n’aurait intérêt à financer une aptitude à franchir ces murets entre nos enclos. La personne formée peut allègrement partir, en emportant avec elle son capital humain. Le marché semble scier l’échelle par le bas. Aux États-Unis, par exemple, l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA se situe 19 % sous la trajectoire de leurs pairs moins exposés, faute d’embauches. Or la malaka se formait précisément dans les tâches ingrates que l’on confiait aux débutants.

De là une redéfinition de la souveraineté. On la mesure aujourd’hui en modèles, en gigawatts, en centres de données : c’est de la data, de la doc en stock. La question stratégique que nous devons nous poser est autre : que sait refaire un état-major débranché ? Un stock de puissance de calcul n’est pas un puits de compétences et seul le puits abreuve.

Cela étant, le savoir est désormais « partout sur la toile, disponible, objectivé » ; la tête vidée serait enfin libre, puisque « le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention ». Peut-être. Mais en se disciplinant, l’homme arrive à se fabriquer, les idées à germer et les projets à se concrétiser. Et de toute façon, qui invente dans un champ qu’il n’a jamais traversé ?

L’IA externalise l’opération alors que l’écriture externalise la mémoire. La question n’est donc plus de savoir quels enclos abattre, mais lesquels bâtir : non plus des étables, mais des champs de manœuvre.

Questions fréquentes

Pourquoi l’IA fragilise-t-elle les compétences d’une organisation ?

Elle sépare le résultat du trajet qui y mène. Le savoir tacite, celui qu’on ne sait pas dire, ne se transmet que par l’exercice : une organisation qui délègue ses raisonnements obtient d’excellents plans et perd la faculté qui compte quand ils cèdent.

Qu’est-ce que le coup d’œil chez Clausewitz ?

La découverte rapide d’une vérité que l’esprit ordinaire ne voit pas, ou seulement après un long examen. L’IA excelle à ce long examen ; le coup d’œil, lui, se forme par la répétition, comme la malaka d’Ibn Khaldūn.

Comment mesurer la souveraineté à l’ère de l’IA ?

Par les compétences plus que par les modèles, les gigawatts ou les centres de données. La question stratégique est de savoir ce qu’un état-major sait refaire une fois débranché.

Sources

  1. 1.Polanyi's paradoxWikipédia
  2. 2.De la guerre (Vom Kriege), livre II, chapitre 2, § 27, traduction de l’auteur d’après l’édition GrahamCarl von Clausewitz, 1873
  3. 3.De la guerre (Vom Kriege), livre I, chapitre 3, « Le génie guerrier » ; Clausewitz emploie le français « coup d’œil » dans le texte allemand et l’apparie à la résolution, courage de suivre cette lueurCarl von Clausewitz
  4. 4.Muqaddima, livre VIIbn Khaldūn
  5. 5.Human Capital ; l’entreprise ne finance que la formation spécifique, non la formation généraleGary S. Becker, 1964
  6. 6.Canaries in the Coal Mine? (l’écart se creuse par moindre embauche, non par licenciements)Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar, Ruyu Chen, Stanford Digital Economy Lab, août 2026
  7. 7.Petite PoucetteMichel Serres, Le Pommier, 2012

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