Stratégie

L’expression de tous les sens, c’est le discernement

Le renseignement n’est plus rare : face à l’abondance d’informations, la rareté s’est déplacée vers l’attention, l’interprétation et le discernement. Celui-ci repose sur les sens, l’intuition, la culture et la capacité à relier ce que les données formelles ne disent pas. Ultimement, le renseignement n’a de valeur que s’il conduit à une décision : le jugement humain, incarné et responsable, ne se délègue pas entièrement à la machine.

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Rendons à Aristote ce qui lui appartient : pour le philosophe, il faudrait maintenir l’inconnu le plus longtemps possible et s’étonner de ce qui va de soi. Cette antithèse des pratiques actuelles - l’éloge de la brièveté - a pourtant sa place aujourd’hui : de l’inconnu le discernement puis la décision.

La rareté a changé de camp

Le renseignement, par exemple l’intelligence économique qui en procède, fut longtemps l’art de trouver ce qui manquait : arracher au silence le signal faible, la clef, la pièce manquante et avant les autres. L’éclaireur se hissait sur la crête pour observer ce que nul ne voyait encore. Dans ce contexte, la valeur du renseignement est fondée par le prix de l’accès à l’information. Dès lors que le secret change de proportion et que l’inconnu se réduit, ce qui est le cas aujourd’hui, l’éclaireur est aveuglé par l’excès : flux ouvert, big data, registres publics, réseaux sociaux, archives numérisées, etc. La masse d’informations est telle que sa seule contemplation excède les capacités humaines. L’inconnu ne se loge plus au même endroit. D’un puzzle aux pièces manquantes, on est passé à un puzzle complet mais indéchiffrable.

En 1971, avant le numérique, l’économiste Herbert Simon posait que l’abondance d’information raréfie ce qu’elle consomme. Or ce qu’elle consomme paraît évident, écrivait-il : l’attention de ceux qui la reçoivent. D’où sa formule restée fameuse : une abondance d’information induit un déficit de l’attention. Transposé à notre monde, l’avantage compétitif s’est déplacé de la collecte au tri, de l’accès à l’interprétation, de la quantité captée à la qualité du jugement. Bref, quand on a tout capté et parfois assez facilement, reste l’essentiel : le discernement.

Le filtre des sens

Peut-être qu’ici la tradition cartésienne occidentale et le big data touchent leur limites. La révolution de l’information a permis la modélisation de tout (à quand mon jumeau numérique pour travailler ?). C’est la tyrannie du formel et de la statistique qui fait des victimes. A l’inverse, l’empirisme développe les sens et l’intuition et favorise le savoir incarné irréductible au code et au système, cher au philosophe Michel Serres. Pour discerner le vrai du faux, ce sont donc les sens qui doivent filtrer l’information : l’angle de vue indescriptible de l’éclaireur, la perception du négociateur, l’intelligence de situation.

Construite par la culture (« aiguisons nos sens ») ou par les relations, cette capacité de jugement est plus une mobilité qu’une fixation du regard. Voir juste revient en effet souvent à relier ce que d’autres séparent. Car l’information formelle (une position long/lat d’un navire de la flotte fantôme) est moins prédictive que l’information relationnelle (tel boutre de pêcheur parti du Pakistan s’est ravitaillé sur tel mothership affilié au narcotrafic).

Le discernement, ou l’interprétation ce qui n’est pas écrit devient un outil de travail. S’appuyant sur les sens - en forme-t’il un autre ? - il en est un déroulement, une expression aboutie et engagée. Dans le monde arabe, l’intuition (la firāsa - acuité, perception aiguë) est un supplément d’âme indispensable. S’y présenter sans, en s’appuyant sur son tableau de bord, revient à traverser le désert avec une carte routière. Vient enfin la décision.

Le poids de l’encre

Le renseignement n'a de valeur que consommé par une décision, sans quoi il n'est qu'une érudition coûteuse. Or l'abondance produit ici son second effet pervers : elle offre à l'indécision un alibi respectable. Encore une note, encore un recoupement, encore une source. Le flux permet d'ajourner indéfiniment le moment de trancher — et le décideur qui attend la donnée manquante attend une pièce qui, précisément, ne manque plus.

Aristote avait un mot pour la faculté qui fait défaut ici et ce n'est pas la science : la phronèsis. Traduisons par prudence. Non pas la timidité, contresens courant, mais la vertu de celui qui juge du cas particulier, hic et nunc, sans pouvoir déduire sa solution d'aucune règle générale. L'epistémè porte sur ce qui est nécessaire et se démontre ; la prudence porte sur ce qui pourrait être autrement et se décide. Toute l'intelligence économique tient dans cet écart.

C'est aussi ce qui sépare l'analyste de son outil. La machine infère, classe, calcule des probabilités. Elle n'assume rien ni ne signe. Le jugement, lui, engage celui qui le porte et cet engagement — trancher sur des bases incomplètes, accepter d'avoir tort — n'est pas une faiblesse de la méthode. C'est ce qui la rend praticable. On ne délègue pas une responsabilité à une corrélation.

En somme, le philosophe part de l’étonnement qui se nourrit de l’inconnu. Tandis que l’analyste et le décideur cherchent à prédire par la connaissance. Mais le discernement et, in fine, la décision, ne se codent pas. Ils se cultivent, par les sens, la culture, les liens. En ce début d’année scolaire, retournons donc étudier nos Humanités !

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