Défense

La défense opérationnelle du territoire en 2026

La Défense opérationnelle du territoire (DOT), conçue durant la Guerre froide, revient au premier plan avec le retour de la guerre de haute intensité en Europe. Sans être une innovation, elle retrouve une actualité nouvelle face aux menaces militaires, cyber, informationnelles et aux vulnérabilités des infrastructures essentielles. La France réactive progressivement cette fonction, tout en redécouvrant la nécessité d’une approche globale de la défense et de la résilience nationale. La DOT apparaît ainsi moins comme une renaissance que comme le réveil d’une fonction essentielle de défense du territoire, dont les objets et les formes ont profondément évolué.

par Arnaud Le Grignou··10 min de lecture

La Défense Opérationnelle du Territoire, ou le retour du sol

Le jeune lieutenant qui, à la sortie de Saint-Cyr, choisissait la Gendarmerie faisait une découverte singulière : la Défense opérationnelle du territoire. Celle-ci n'était pas l'apanage de son arme : tous les officiers en connaissaient les principes. Mais là où ses camarades partis dans les régiments apprenaient la manœuvre, le raid blindé ou la projection lointaine, lui découvrait le rôle de relais dans la profondeur assigné à la Gendarmerie. Si les forces de manœuvre devaient combattre ailleurs ou se replier, le gendarme, présent partout et connaissant son terrain mieux que quiconque, renseignerait, alerterait, guiderait, maintiendrait le lien entre les armées et la population. La réalité était plus modeste : quelques FAMAS dans les armureries des brigades, des plans rarement rejoués, une doctrine que plus personne n'entretenait vraiment. Le lieutenant mesurait alors tout l'écart entre l'ambition de la doctrine et sa traduction sur le terrain : celle d'un concept laissé en sommeil.

Trente ans plus tard, ce qui ressemblait à un vestige doctrinal réapparaît au cœur de la réflexion stratégique française.

Défendre le territoire : la mission première des armées

Le retour de la Défense opérationnelle du territoire (DOT) surprend parce qu'il est souvent présenté comme une innovation. Il est en réalité un retour aux fondamentaux.

Avant d'être des outils de projection, les armées sont historiquement des instruments destinés à protéger un territoire, une population et les institutions d'un État. Le limes romain, le pré carré de Vauban, le système Séré de Rivières ou la levée en masse de 1793 répondent chacun à des contextes différents, mais participent d'une même logique : assurer la défense du sol national avant toute autre mission. Les expéditions extérieures n'ont jamais disparu de l'histoire française, mais la période ouverte après la Guerre froide les a progressivement érigées en priorité structurante de l'outil militaire.

L'ordonnance du 7 janvier 1959 pose le cadre général de l'organisation de la défense. Celui-ci est progressivement précisé par des textes réglementaires, notamment en 1973, qui structurent les différentes formes de défense militaire du territoire :

  • la défense aérienne, chargée notamment de surveiller l'espace aérien et de faire respecter la souveraineté nationale dans cet espace ;
  • la défense maritime du territoire, chargée de surveiller et de protéger les approches maritimes ;
  • la Défense opérationnelle du territoire (DOT), chargée de la défense militaire du territoire terrestre et, en cas de crise majeure ou d'invasion, de contribuer à la continuité de l'action du Gouvernement et à la résistance militaire.

Les deux premières n'ont jamais réellement disparu. Chaque jour, des avions décollent dans le cadre de la posture permanente de sûreté aérienne tandis que les sémaphores surveillent les approches maritimes. La composante terrestre, en revanche, s'est progressivement effacée avec la disparition de la menace soviétique, la professionnalisation des armées, la réduction des effectifs et la priorité donnée aux opérations extérieures.

Le décret de 1973 confiait pourtant à la DOT trois missions qui résonnent aujourd'hui avec une actualité particulière :

  • contribuer en permanence au renseignement et à la protection des installations essentielles ;
  • soutenir les forces et sécuriser les points sensibles en période de crise ;
  • organiser, en cas d'invasion, la poursuite du combat, y compris dans les zones occupées.

Le commandement relevait des officiers généraux de zone de défense, tandis que la Gendarmerie constituait son maillage permanent. Le jeune lieutenant comprenait alors que chaque brigade représentait davantage qu'un service de sécurité publique : elle formait l'ossature discrète d'une défense en profondeur.

La parenthèse expéditionnaire

La Guerre froide s'achève. L'ennemi disparaît. Quelques années plus tard, la conscription aussi.

Pendant près de trente ans, le modèle français se réorganise autour d'un impératif : pouvoir intervenir rapidement loin du territoire national. Balkans, Afghanistan, Sahel ou Levant deviennent les principaux théâtres d'engagement. Cette évolution répond à des choix stratégiques cohérents avec leur époque, mais elle conduit progressivement à marginaliser la question de la défense territoriale.

Lorsque le territoire national revient au premier plan après les attentats de 2015, c'est sous une forme différente.

Sentinelle n'est pas la résurrection de la DOT.

L'opération Sentinelle relève du soutien aux forces de sécurité intérieure dans une logique de protection antiterroriste. La Défense opérationnelle du territoire répond à une autre hypothèse : celle d'un affrontement militaire sur le territoire national placé sous commandement militaire.

La confusion est fréquente parce que les militaires sont visibles dans les deux cas. Pourtant, leurs finalités sont différentes.

Cette distinction s'inscrit dans une organisation plus large, longtemps enseignée aux officiers de gendarmerie : les trois catégories de forces.

  • les forces de première catégorie (police et gendarmerie départementale) assurent la sécurité quotidienne ;
  • les forces de deuxième catégorie (CRS et gendarmerie mobile) renforcent le maintien de l'ordre ;
  • les forces de troisième catégorie (les armées) n'interviennent qu'en dernier recours, sur décision de l'autorité civile.

La DOT représente le niveau ultime de cette gradation : celui où la conduite des opérations sur le territoire relève d'un commandement militaire.

 

La guerre revient sur le territoire

Le 24 février 2022 marque un changement de perspective.

L'invasion de l'Ukraine rappelle que la guerre de haute intensité n'a pas disparu du continent européen. Elle montre surtout que les affrontements contemporains ne se limitent plus à la ligne de front. Les frappes visent les réseaux électriques, les centres logistiques, les infrastructures numériques, les ports, les voies ferrées ou les centres de décision autant que les unités combattantes.

Cette évolution n'est pas totalement nouvelle. Les campagnes de désinformation, les cyberattaques contre les collectivités, les survols de sites sensibles, les tentatives d'influence étrangères ou encore les sabotages du réseau ferroviaire français avant les Jeux olympiques de Paris illustrent déjà une conflictualité qui s'exerce bien en-deçà du seuil de la guerre déclarée.

La question cesse alors d'être théorique :

Si l'essentiel des forces françaises est engagé sur un théâtre européen, qui assure durablement la protection du territoire national ?

 

Le territoire change de nature

Le retour de la guerre ne signifie pas le retour des seules formes de conflictualité du XXe siècle. Le territoire lui-même a changé de nature.

Comme l'a souligné la Vision stratégique du chef d'état-major des armées, le général Thierry Burkhard, les affrontements contemporains se déploient désormais dans cinq milieux (terre, mer, air, espace et cyberespace) ainsi que dans deux champs transverses : les champs informationnel et électromagnétique. La confrontation s'étend désormais bien au-delà des espaces traditionnellement militaires.

Les vulnérabilités ne se situent plus uniquement aux frontières ou autour des installations de défense. Elles résident également dans les réseaux, les flux, les infrastructures critiques, les chaînes logistiques, les données et les dépendances économiques dont dépend le fonctionnement de la Nation.

Un câble sous-marin sectionné, une infrastructure énergétique compromise, une cyberattaque contre un opérateur essentiel, une campagne de désinformation coordonnée ou la prise de contrôle d'un actif stratégique peuvent produire des effets comparables à ceux d'une attaque conventionnelle : désorganisation, perte d'autonomie et affaiblissement de la capacité de décision nationale.

La protection du territoire ne consiste donc plus seulement à empêcher un adversaire d'y pénétrer. Elle consiste à préserver les fonctions vitales qui permettent à la Nation de continuer à fonctionner.

Cette évolution se traduit déjà dans les politiques publiques. La protection des opérateurs d'importance vitale (OIV), les exigences européennes issues de la directive NIS2, le renforcement de la cybersécurité, la protection des infrastructures critiques ou encore les dispositifs de sécurité économique participent d'une même logique : renforcer la résilience nationale face à des menaces devenues multidimensionnelles.

Cette évolution ne concerne d'ailleurs pas les seules armées. Les travaux conduits par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale sur la résilience nationale, la protection des infrastructures critiques et la sécurité économique traduisent la même évolution : penser la défense comme la protection des fonctions essentielles de la Nation.

La Défense opérationnelle du territoire ne peut donc être pensée comme la simple résurrection du dispositif de 1973. Elle doit désormais protéger non seulement un territoire physique, mais la continuité des fonctions essentielles de la Nation.

 

La leçon suédoise

Cette évolution n'est d'ailleurs pas propre à la France. Plusieurs États européens ont engagé une réflexion comparable sur la résilience nationale et la mobilisation de l'ensemble de la société. La Suède en offre sans doute l'exemple le plus abouti.

Comme beaucoup de pays européens, elle réduit fortement son outil militaire après la Guerre froide, persuadée que la menace d'un conflit majeur s'est durablement éloignée. L'annexion de la Crimée en 2014 met brutalement fin à cette parenthèse.

Plutôt que d'élaborer une doctrine nouvelle, Stockholm réactive et modernise le Totalförsvar, concept hérité de la Guerre froide qui repose sur une idée simple : la défense d'un pays ne relève pas des seules forces armées, mais de la capacité de toute une société à continuer de fonctionner en temps de crise comme en temps de guerre. Les administrations, les collectivités, les entreprises, les associations et les citoyens retrouvent progressivement leur place dans la planification de défense. La conscription est rétablie en 2017 et la défense civile est progressivement reconstruite.

La brochure En cas de crise ou de guerre, distribuée à chaque foyer, est devenue le symbole de cette évolution. Plus qu'un guide pratique, elle traduit un changement de philosophie : préparer la population n'est plus perçu comme un facteur d'inquiétude, mais comme une condition de la résilience nationale.

L'intérêt de l'exemple suédois n'est pas de proposer un modèle à reproduire. Il montre qu'un État peut reconstruire rapidement une culture de défense après l'avoir largement abandonnée.

À bien des égards, la France n'avait pas à inventer sa propre « défense totale ». Avec la Défense opérationnelle du territoire, elle en possédait déjà plusieurs des fondements. Elle avait simplement cessé de les faire vivre.

 

Le réveil français

Depuis 2022, plusieurs évolutions témoignent d'un changement de doctrine.

La remontée en puissance de la réserve opérationnelle, la création d'une troisième division à dominante territoriale, la régionalisation accrue des forces terrestres et la montée en puissance des capacités de protection du territoire traduisent une même orientation : réintroduire la défense du territoire parmi les missions structurantes des armées françaises.

Ce mouvement marque un tournant. Mais il demeure, pour l'heure, principalement militaire.

Or la protection du territoire ne saurait reposer sur les seules forces armées. Elle suppose également :

  • des infrastructures résilientes ;
  • une continuité des services publics ;
  • des réseaux énergétiques et numériques protégés ;
  • des chaînes logistiques robustes ;
  • des collectivités préparées ;
  • des entreprises conscientes de leur rôle stratégique ;
  • une population sensibilisée aux crises.

Autrement dit, une véritable stratégie de défense nationale.

La reconstruction de la Défense opérationnelle du territoire ne sera pleinement aboutie que lorsqu'elle cessera d'être seulement une affaire de militaires pour redevenir un projet partagé de résilience nationale.

Un retour plus qu'une renaissance

Le lieutenant qui découvrait la Défense opérationnelle du territoire à la sortie de Saint-Cyr croyait étudier une survivance de la Guerre froide.

Il assistait en réalité à la mise en sommeil d'une fonction essentielle de l'État.

La guerre en Ukraine n'a pas inventé la défense du territoire. Elle lui a simplement rendu son évidence. Mais le territoire du XXIe siècle n'est plus seulement celui que l'on délimite sur une carte. Il comprend les infrastructures qui alimentent le pays, les réseaux qui le relient, les données qui le font fonctionner, les entreprises qui portent ses capacités stratégiques et les citoyens qui contribuent à sa résilience.

La Défense opérationnelle du territoire ne peut donc être comprise comme la simple résurrection d'un dispositif conçu en 1973. Son ambition demeure la même : garantir la liberté d'action de la Nation. Mais les objets qu'elle doit désormais protéger se sont profondément transformés. Aux frontières et aux points sensibles se sont ajoutés les infrastructures critiques, les chaînes logistiques, les câbles sous-marins, les réseaux numériques, les capacités industrielles et les dépendances économiques.

Pendant trois décennies, la France a pensé que sa profondeur stratégique commençait au-delà de ses frontières. Elle redécouvre aujourd'hui qu'elle commence aussi sur son propre territoire.

La renaissance de la DOT marque peut-être moins le retour d'une doctrine oubliée que celui d'une évidence stratégique : une puissance capable de projeter ses forces doit également être capable de protéger durablement les fonctions vitales qui fondent sa souveraineté.

 

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Arnaud Le Grignou

Arnaud Le Grignou

Président

Ancien commandant d'antenne du GIGN, il pilote la stratégie de Coreo et intervient sur les missions les plus exposées.

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