Finance

Bpifrance Défense : anatomie d’un dispositif qui rate sa cible

La France veut mobiliser l'épargne privée pour financer sa BITD, mais le fonds lancé en octobre 2025 n'a collecté que 11 % de sa cible. Décryptage des blocages structurels et des leviers pour un vrai changement d'échelle.

·11 min de lecture

Contexte et enjeux

Ce n’est plus un scoop : la France a inscrit dans la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 une hausse sans précédent de l’effort de défense. Le budget des armées atteindra ainsi près de 67 milliards d’euros à l’horizon 2030, contre un peu plus de 32 milliards en 2017, traduisant un quasi-doublement en une décennie. Cette trajectoire, qui représente un effort global de 413 milliards d’euros, vise à adapter les capacités militaires à un contexte stratégique marqué par le retour des conflits de haute intensité. Elle doit notamment permettre d’accélérer les investissements dans les équipements, la préparation opérationnelle et les technologies de rupture.

À cet effort budgétaire s’ajoute un enjeu distinct mais tout aussi structurant : le financement en fonds propres de la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). Il est ici question d’environ 4 000 PME et ETI, qui constituent la chaîne de sous-traitance des grands groupes français (Thales, Dassault, Safran, MBDA, Naval Group…). Concrètement, il s’agit d’injecter des ressources financières dans les entreprises non pas sous forme d’emprunt à rembourser, mais en acquérant une participation au capital, devenant ainsi co-actionnaire. Ce mode de financement revêt une importance stratégique, car il permet aux entreprises de financer leur développement, d’investir dans l’innovation ou de renforcer leur résilience financière, sans alourdir leur structure d’endettement.

Le sujet est loin d’être marginal fait l’objet d’un véritable déficit structurel dans le financement de l’industrie de défense. Plusieurs facteurs historiques expliquent cette situation. Les fonds d’investissement labellisés ESG ont longtemps exclu le secteur de la défense pour des raisons éthiques ou de réputation. Par ailleurs, de nombreux assureurs et établissements bancaires appliquent des politiques internes restrictives qui limitent leur exposition au secteur. Enfin, le capital-investissement français s’est largement détourné de la défense dans les années 2010, laissant un vide dans l’accompagnement en fonds propres des PME et ETI de la BITD.

Du côté des autorités monétaires, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, souligne la difficulté centrale : qui financera réellement ces entreprises à long terme ? La réponse, pragmatique mais implacable, est que le rôle du secteur privé est d’accompagner, mais non de se substituer entièrement au financement public. La dépense publique demeure donc le levier principal pour garantir la pérennité et la montée en puissance de la BITD.

Face à ce constat, plusieurs pistes avaient été envisagées début 2025 pour combler ce déficit : flécher l’épargne réglementée existante vers le secteur de la défense, créer un livret d’épargne spécifique “défense”, ou mettre en place un fonds d’investissement dédié. Les deux premières options n’ont finalement pas abouti, laissant le secteur en quête de solutions plus structurantes et pérennes pour mobiliser des capitaux privés tout en sécurisant l’intervention de l’État.

Des barrières structurelles

Cette histoire est particulièrement instructive, car elle met en lumière des blocages structurels, bien plus que des obstacles purement politiques.

La première tentative, fin 2023, consistait en un amendement à la LPM visant à orienter une fraction du Livret A vers le financement de la BITD. Le Conseil constitutionnel rejeta l’initiative, la jugeant “hors sujet”. La seconde tentative, intégrée à la loi de finances 2024, connut le même sort pour le même motif. Début 2024, le sénateur Rachid Témal déposa une proposition de loi spécifique pour créer un Livret d’épargne défense et souveraineté (LEDS), qui ne dépassa cependant pas le stade du dépôt.

Début 2025, dans un contexte géopolitique bouleversé, le président Emmanuel Macron et le ministre de la Défense relancèrent le projet. Cette fois, c’est l’opposition technique des banques qui mit fin à l’initiative. La Fédération bancaire française expliqua que des instruments comme un livret réglementé, où les clients exigent sécurité et liquidité totales, ne sont pas adaptés pour financer des investissements en fonds propres sur le long terme. En d’autres termes, un livret réglementé est par nature liquide et garanti : les encours doivent être placés sur des actifs immédiatement disponibles. Il est donc impossible d’utiliser cette ressource pour soutenir des projets de capital-développement sur 7 à 10 ans. La logique, bien que frustrante, est technique et irréfutable.

Il restait alors l’option d’un fléchage indirect : faire transiter une fraction de la collecte du Livret A via la Caisse des Dépôts vers la BITD. Bercy écartera cette solution, estimant qu’elle risquait de fragiliser l’usage prioritaire actuel du Livret A (le financement du logement social) et d’ouvrir une brèche politique sur l’épargne populaire la plus sensible. Le sondage Ifop pour La France Mutualiste au printemps 2025 le confirmait : 43 % des Français interrogés étaient catégoriquement opposés à toucher au Livret A, et 47 % seulement se déclaraient favorables à condition que la performance du livret reste inchangée. L’option était donc politiquement intenable. La conclusion intermédiaire fut claire : Bercy s’est finalement rabattu sur la seule alternative ne nécessitant ni vote législatif, ni validation du Conseil constitutionnel, ni concession des banques, à savoir un fonds de capital-investissement classique, destiné aux particuliers. Cette solution est moins ambitieuse en termes de volumes mobilisables, mais elle présente l’avantage majeur d’être rapide à mettre en œuvre.

De quoi parle-t-on ?

Annoncé le 20 mars 2025 et lancé le 14 octobre de la même année, ce véhicule d’investissement s’inscrit dans une logique de mobilisation rapide de l’épargne privée au service de la BITD.

Il prend la forme d’un Fonds Professionnel Spécialisé (FPS) structuré en SLP et bénéficiant du label ELTIF, lui permettant d’être commercialisé à l’échelle européenne. Sa taille cible est fixée à 450 millions d’euros, soit environ 10 % des besoins estimés en fonds propres pour la BITD. L’accès a été volontairement démocratisé, avec un ticket d’entrée de 500 euros, afin d’élargir la base d’investisseurs particuliers.

L’allocation repose sur un équilibre entre liquidité et financement de long terme : 20 % d’actifs liquides (monétaire et ETF cotés) et 80 % d’actifs non cotés, eux-mêmes répartis entre des véhicules existants (Definvest, Fonds Innovation Défense) et des fonds partenaires. L’horizon d’investissement est long, avec une durée de vie de 20 ans, une période de souscription étalée sur 10 ans, et une contrainte de blocage initial de 5 ans, les rachats ne devenant possibles que de manière encadrée à partir de 2030.

Le fonds vise un rendement annuel net de l’ordre de 5 %, non garanti, pour un niveau de risque élevé (classé 6 sur 7). Cette ambition s’accompagne de frais relativement significatifs, de 2,80 % de l’actif net par an, incluant notamment la commission de gestion. La distribution est assurée à la fois en direct et via plusieurs réseaux bancaires et assurantiels.

Ce dispositif s’inscrit dans un ensemble plus large de mesures : émission d’obligations défense pour environ 500 millions d’euros, mobilisation de 1,7 milliard d’euros de fonds propres publics via Bpifrance et la Caisse des Dépôts, ainsi que la mise en place par l’AMF d’une procédure accélérée d’agrément pour les fonds orientés vers la défense.

Une collecte révélatrice des limites du dispositif

C’est sur le terrain de la collecte que les limites du dispositif apparaissent le plus clairement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 3 millions d’euros levés le premier jour de souscription (14 octobre 2025), environ 14 millions à mi-novembre, puis près de 40 millions à mi-décembre, pour atteindre environ 50 millions d’euros à la fin de l’année 2025.

Rapporté à l’objectif de 450 millions d’euros, cela représente environ 11 % de la cible en deux mois et demi. Présenté comme un signal encourageant par les pouvoirs publics, ce niveau reste néanmoins modeste au regard des enjeux.

Le contraste est frappant lorsqu’on le compare aux masses d’épargne disponibles : plusieurs centaines de milliards d’euros sur le Livret A, près de 2 000 milliards en assurance-vie. À cette échelle, la collecte du fonds apparaît marginale, captant une fraction infime de l’épargne disponible.

Surtout, la dynamique initiale — portée par l’effet de lancement et la couverture médiatique — est mécaniquement la plus favorable. Il est donc probable que la collecte ralentisse dans le temps, rendant l’atteinte de l’objectif plus incertaine.

Des freins structurels à l’investissement

Plusieurs verrous expliquent cette montée en puissance limitée :

  • Le premier tient à la contrainte de liquidité. Le blocage minimal de cinq ans est inhérent au capital-investissement : on ne peut céder des participations non cotées avec la même fluidité que des actifs de marché. Ce choix reflète une priorité donnée à l’efficacité économique — financer durablement les PME de la défense — au détriment de l’attractivité pour l’épargnant.
  • Le deuxième frein concerne les frais. Avec un niveau proche de 2,8 % par an, le fonds se situe dans la norme haute de sa catégorie. Toutefois, combiné à un objectif de rendement de 5 % net, cela implique une performance brute élevée pour simplement atteindre la cible. Une part significative de la création de valeur est ainsi absorbée par les coûts, ce qui pèse mécaniquement sur l’attractivité du produit.
  • Le troisième facteur est fiscal. En l’absence d’incitation spécifique, l’investissement est soumis à la fiscalité de droit commun. À la différence de dispositifs passés (type FCPI ou FIP), aucun avantage fiscal ne vient compenser le risque et l’absence de liquidité, ce qui réduit l’incitation pour les particuliers.
  • Enfin, le profil de risque constitue un quatrième verrou. Classé 6 sur 7, le fonds s’adresse en pratique à des investisseurs avertis, capables d’immobiliser une épargne sur longue durée et d’en accepter la perte potentielle. Il existe ainsi une forme de décalage entre l’ambition affichée de démocratisation et la réalité du produit proposé.

Freins politiques et culturels à la mobilisation de l’épargne

D’un côté, le discours public insiste sur la mobilisation de l’épargne privée, la souveraineté industrielle et l’entrée dans une économie de guerre. De l’autre, les choix opérationnels traduisent une approche prudente, voire minimaliste : absence de réforme du Livret A, abandon de la création d’un produit réglementé dédié, absence d’incitation fiscale, aucune contrainte imposée aux acteurs de l’assurance-vie.

Le recours à un fonds de capital-investissement “classique”, sans levier contraignant ni incitatif fort, apparaît ainsi comme une solution de compromis. Elle permet d’agir rapidement et de communiquer sur l’initiative, sans engager les arbitrages politiques les plus sensibles.

Mais cette approche a une conséquence directe : elle limite mécaniquement les volumes mobilisables. La collecte observée reflète surtout la capacité d’un produit grand public à mobiliser un public peu averti, tandis que les investisseurs déjà sensibilisés se sont orientés vers des ETF liquides ou des solutions non cotées plus innovantes et performantes, rejetant un fonds contraint, à frais élevés (2,8 %) et rendement limité.

Les ETF sectoriels de défense ont à ce titre connu une forte dynamique de collecte en Europe, portés par leur liquidité, leur simplicité et leurs frais réduits. Ils répondent efficacement aux attentes des épargnants, mais ne financent que marginalement les PME de la BITD, concentrant leurs investissements sur les grandes entreprises cotées.

Quelles conditions pour un véritable changement d’échelle ?

L’analyse fait émerger plusieurs pistes d’évolution, impliquant des degrés croissants d’engagement politique.

Une première option consisterait à renforcer l’attractivité du fonds existant, via des incitations fiscales, une réduction des frais ou une meilleure distribution dans les réseaux d’épargne. Cela permettrait d’accroître significativement la collecte sans bouleverser l’architecture actuelle.

Une deuxième voie serait d’introduire des mécanismes d’allocation obligatoire, par exemple en fléchant une part des encours d’assurance-vie vers la BITD. Une telle mesure changerait d’échelle, mais se heurterait à des résistances importantes.

Enfin, une troisième option consisterait à concevoir un produit d’épargne dédié, intégrant une forme de garantie publique et un horizon long, afin d’aligner les contraintes de financement de la BITD avec les attentes des épargnants. Cette approche supposerait toutefois un engagement politique et budgétaire plus marqué.

Conclusion et perspectives

Le cas du fonds Défense illustre un décalage caractéristique entre l’ambition stratégique affichée — souveraineté industrielle, mobilisation de l’épargne privée, montée en puissance de la BITD — et la modestie des instruments réellement mobilisés.

Le véhicule mis en place est techniquement correct en tant que produit de capital-investissement, mais il n’est pas calibré pour répondre aux besoins structurels des PME et ETI de la défense. Il reste donc une réponse partielle à un enjeu bien plus large, limité par des contraintes de liquidité, de frais et de fiscalité.

Pour les entreprises et investisseurs qui souhaitent se positionner dans le secteur de la défense, ce constat offre un enseignement clé : le marché français actuel reste sous-développé et segmenté. Il existe un vrai potentiel pour ceux qui savent identifier les niches, comprendre les leviers publics et articuler intérêts collectifs et rendement individuel. Les patrons et investisseurs avertis peuvent ainsi jouer un rôle actif, que ce soit via des fonds spécialisés, des partenariats avec la BITD, ou des placements ciblés dans des PME stratégiques.

En pratique, deux leçons se dégagent :

  • Pour les entreprises : anticiper les besoins de financement et s’inscrire dans les dispositifs existants peut créer un avantage stratégique. Mais au-delà de la maîtrise des contraintes réglementaires et de la rareté des capitaux privés, il est crucial de développer une approche duale, civile et militaire. Cette stratégie permet de sécuriser le chiffre d’affaires via des marchés civils plus stables tout en nourrissant la croissance sur le segment défense, souvent plus rentable mais plus exigeant. Elle facilite également l’accès aux financements publics et privés en démontrant la polyvalence et la robustesse de l’entreprise.
  • Pour les investisseurs particuliers ou institutionnels : la mobilisation directe reste limitée par le design actuel des fonds grand public. Néanmoins, il existe des moyens plus accessibles d’obtenir une exposition au secteur, notamment via des ETF spécialisés ou des fonds européens cotés, qui permettent de bénéficier de la dynamique de la défense tout en conservant une bonne liquidité et une diversification du risque.
Partager
Prochaine étape

Une situation à qualifier ?

Un premier échange direct avec un associé. Sans engagement.

Solliciter un associé