BITD : où en est-on ?
Éric Béranger, PDG de MBDA, présente un bilan très positif : entre 2023 et 2025, son groupe a doublé l'ensemble de sa production de missiles. La cadence annuelle des missiles Mistral a été multipliée par quatre. Les livraisons d'Aster ont été cinq fois supérieures aux prévisions l'an dernier et doivent encore doubler en 2026.
Et pourtant, fin mars 2026, il déclare : « Nous sommes dans une montée en puissance extraordinaire. Cela me préoccupe parce qu'aujourd'hui, cela ne suffit pas encore. » Ce paradoxe entre les records annoncés et le sentiment d'insuffisance dit quelque chose d'essentiel sur la nature de la montée en cadence de l’industrie de défense. Il révèle l'état réel de la BITD française depuis le début du réarmement européen : un écart entre la dynamique en cours et l’accélération exigée par le contexte géopolitique.
Une montée en cadence insuffisante
La production de la BITD française est bel et bien en hausse. Les données de l'INSEE le confirment : la production des industries de défense a commencé à augmenter fin 2023 et a atteint mi-2025 un niveau presque 20 % supérieur à celui de 2022, alors que la production dans l'ensemble du secteur industriel est restée quasi stable dans le même temps. À titre d’exemple, la production d’armes et de munitions affichait, au deuxième trimestre 2025, un niveau supérieur de 42 % à celui de 2022, atteignant en juin 2025 un sommet inédit depuis 1991. De son côté, Nexter a réduit de moitié les délais de fabrication des canons Caesar, et Dassault est passé d'un à trois Rafale produits par mois.
Les chiffres sont là, mais ils doivent être lus avec la bonne unité de mesure. En effet, on observe un décalage de 18 mois entre les commandes et la production effective. Une industrie qui a besoin d'un an et demi pour commencer à traduire une commande en unités livrées n'est pas structurée pour répondre à une urgence opérationnelle. C'est une industrie de temps de paix qui s'adapte à marche forcée, bien différente d’une industrie de guerre.
Les capacités industrielles de la BITD
Derrière les effets d’annonce des commandes, on constate les limites physiques de l'accélération, comme le montre l’indicateur du taux d'utilisation des capacités de production (TUC). Historiquement supérieur à celui de l'ensemble de l'industrie, le TUC des industries de défense a fortement augmenté à partir de mi-2022 pour atteindre 90 % début 2023, un niveau auquel il s'est stabilisé depuis. À l'inverse, dans l'ensemble de l'industrie, le TUC a chuté à 80 % fin 2024, son niveau le plus bas depuis plus de dix ans hors crise sanitaire.
Un TUC à 90 % n'est pas en soi une catastrophe : cela signifie que la machine tourne bien. Mais cela signifie aussi que la marge de manœuvre pour absorber des commandes supplémentaires sans investissement préalable est quasi nulle. Toute augmentation de demande non anticipée se traduirait mécaniquement par du retard de livraison, de la pression sur les fournisseurs, et potentiellement de la dégradation qualitative. Ce niveau élevé reste toutefois légèrement en dessous des sommets historiques de 2008 (93 %) et 2019 (94 %), ce qui suggère des capacités encore mobilisables, mais sans investissement ciblé, ces marges sont illusoires à court terme.
Il faut également prendre en compte la nouvelle donne que constituent les drones sur les champs de bataille. L’asymétrie de coût constatée entre un drone Shahed iranien à quelques milliers d’euros et le missile qui l’intercepte à plusieurs millions, impose une pression volumétrique que l'industrie de défense n’est pas prête à absorber à grande échelle. En effet elle s’est structurée depuis 30 ans autour d’une production des systèmes complexes en petites séries. La réponse apportée à ce changement ne peut pas être uniquement de produire plus de missiles Aster — trop chers, trop longs à produire. Elle suppose de développer des solutions à coût réduit. MBDA par exemple travaille dans cette direction avec Sky Warden. Mais cela suppose aussi des volumes de munitions légères et de drones intercepteurs qui impliquent un tissu industriel très différent de celui de la production de missiles de haute précision.
La contrainte des approvisionnements
Si la demande n’est pas un problème, l'approvisionnement lui l’est. Un industriel de la défense sur trois rapporte des difficultés d'approvisionnement. Cette proportion est certes en recul par rapport à 2022 où un industriel sur deux était concerné, mais elle reste deux fois supérieure à celle prévalant dans l'ensemble de l'industrie.
Les difficultés d’approvisionnement se concentrent surtout sur les matières critiques : les composants électroniques passifs et actifs (semi-conducteurs, capteurs inertiels, actionneurs électroniques) dont la production mondiale est concentrée en Asie du Sud-Est et à Taïwan ; les matières premières énergétiques et métallurgiques ; et les matériaux pyrotechniques et explosifs dont la filière européenne a été considérablement réduite depuis les années 1990.
Sur ce dernier point, la filière pyrotechnique a été particulièrement amoindrie. Certaines capacités industrielles dans les domaines des poudres ou des explosifs ont été fermées ou externalisées. Or leur reconstitution ne se fait pas en un jour : elle exige des investissements lourds et des compétences humaines qui se sont perdues. La montée en cadence de la production de missiles, d’obus ou encore de roquettes, pâtit de ce retard.
La fragilité financière du tissu sous-traitant
Pour comprendre pourquoi la montée en cadence est complexe, il faut rappeler que la BITD est composée en grande partie de PME et d’ETI. Ces entreprises présentaient à l'aube de la guerre en Ukraine, une structure financière plus fragile que dans le reste de l'économie, avec des marges plus faibles, une capacité moindre à créer de la valeur et un endettement plus élevé.
En plus de cela, les établissements bancaires, en partie sous contrainte des critères ESG et des réglementations européennes, ont longtemps été prudents sur le financement du secteur défense. Le « dialogue de place » instauré en 2025 entre la DGA et la Direction générale du Trésor constitue cependant une avancée, mais il reste à démontrer qu'il produit des effets concrets à l'échelle des centaines d'ETI et PME concernées.
La situation s’améliore pourtant depuis 2022. Les PME et ETI de la BITD voient leur activité, leurs marges et leurs investissements progresser plus vite que dans le reste de l’industrie. Leurs fonds propres se renforcent aussi grâce à de meilleurs résultats. Mais elles restent globalement moins solides financièrement que les autres entreprises industrielles et plus dépendantes de l’endettement.
Main-d’œuvre et savoir-faire
Enfin, pour produire à un rythme plus soutenu il faut pouvoir compter sur une main d’œuvre toujours plus nombreuse. Or l’industrie de défense repose sur des savoir-faire très particuliers, qui ne s’improvisent pas et dont certains se sont parfois perdus avec le temps. La fermeture de lignes, le départ à la retraite de techniciens expérimentés et l’affaiblissement de certaines filières ont créé des retards dans certains métiers. Ces compétences – soudure sur acier balistique, manipulation de matières pyrotechniques, usinage de précision, optique militaire – ne s’acquièrent que dans la durée, souvent après 18 à 36 mois de formation et de pratique. Les recrutements massifs annoncés par les grands groupes soulignent l’effort engagé, mais on ne forme pas un technicien en explosifs en six mois, quels que soient les moyens financiers. Ce goulot d'étranglement humain est l’une des contraintes de moyen terme que rencontre la BITD.
Le pari de la production anticipée
Face à cette équation difficile, certains industriels optent pour une nouvelle stratégie, qui rompt avec plusieurs décennies de pratiques sectorielles. C’est le cas de MBDA, qui n'attend plus la signature des contrats pour lancer ses lignes. En 2025, près d'un milliard d'euros ont été engagés sans commandes fermes.
C'est une vraie rupture avec la logique de flux tendu qui a structuré les relations entre la DGA et l'industrie depuis au moins les années 1980. La logique était simple : on produit quand on est commandé. Cette logique de flux tendu permettait de maîtriser les risques financiers, mais elle rendait toute accélération impossible. Le délai entre la signature d'un contrat et la première livraison pouvait atteindre plusieurs années pour des systèmes complexes.
Mais cette capacité à produire avant les commandes suppose des fonds propres importants et une relation de confiance avec l'État suffisante pour anticiper que les contrats seront effectivement signés. Ce sont des conditions que les grands groupes comme MBDA, Thales ou Safran peuvent remplir. Ce ne sont pas des conditions que la majorité des PME et ETI sous-traitantes peuvent satisfaire sans un financement public.
Un changement de modèle nécessaire
La BITD française opère bien une accélération de sa production. Les données de l'INSEE, les résultats de MBDA, les investissements de Dassault, la montée en cadence de Nexter le confirment. Mais cette accélération se fait dans le cadre du modèle déjà existant. Or une véritable montée en cadence supposerait un changement de modèle. Le renouvellement du modèle qu'impose la situation géopolitique à la BITD suppose trois transformations que l'on est encore loin d'avoir opérées.
D'abord, un passage d’une logique de commande à une logique de production anticipée : produire pour maintenir des stocks, pas seulement pour livrer des équipements commandés.
Ensuite, une recapitalisation et une sécurisation financière du tissu sous-traitant, pour que la montée en cadence des grands groupes soit suivie par tout les industriels qui les alimentent.
Enfin, une réorientation de l'effort industriel vers des segments à fort volume et faible coût unitaire — munitions, drones... — qui correspondent davantage au nouveau mode d’affrontement des conflits modernes.
La hausse des dépenses de défense et les financements qui se développent, pourraient générer un surcroît d'activité industrielle. Mais la condition de cette transformation est que l'État considère l'industrie de défense comme une infrastructure stratégique permanente, avec les contraintes que cela implique en termes de programmation budgétaire, de garanties financières et de soutien aux filières.


