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Entre injonction politique et réalité industrielle

Économie de guerre

Défense1 avr. 20264 minArnaud Le Grignou | Raphaël DosseurCommunity

Depuis juin 2022, le président de la République a placé l'expression « économie de guerre » au cœur du discours public sur la défense. Mais de quoi parle-t-on exactement ? La France a-t-elle aujourd'hui une économie de défense à la hauteur des discours ? L'analyse des faits invite à une lecture plus nuancée.

Le retour d'un vocabulaire de crise

Le 13 juin 2022, à l'ouverture du salon Eurosatory, le grand salon international de défense terrestre, Emmanuel Macron déclare que la France est entrée dans une « économie de guerre dans laquelle nous allons durablement nous organiser ». La formule est forte. Elle est aussi datée : quelques mois plus tôt, le 24 février 2022, la Russie a lancé son offensive à grande échelle contre l'Ukraine.

Ce conflit a fait ressurgir une réalité oubliée depuis la fin de la guerre froide : la guerre de haute intensité en Europe. Elle consomme des munitions, détruit des blindés, use des systèmes d'armes. Tout cela à une vitesse que les armées occidentales, restructurées depuis trente ans pour des opérations extérieures légères, n'avaient plus anticipée. À titre d’exemple, l’armée ukrainienne consomme en un ou deux jours un volume d'obus de 155 mm équivalent à la production annuelle française d’avant 2022.

Dans ce contexte, le discours présidentiel a une double fonction. Il signale à l'industrie qu'elle doit accélérer ses cadences. Il adresse aussi un message politique, en France comme en Europe : la menace est jugée suffisamment sérieuse pour justifier un effort budgétaire important.

Ce que l'histoire nous enseigne sur l'économie de guerre

Au sens strict, l’économie de guerre désigne la subordination de l’ensemble de l’appareil productif d’un pays à l’effort militaire. Plus concrètement, ce n’est pas une simple hausse des budgets de défense : c’est une recomposition profonde des priorités économiques nationales, sous la direction de l’État, au détriment des activités civiles.

La France en a fourni des exemples frappants au XXe siècle.

Durant la Première Guerre mondiale, la mobilisation industrielle atteint une ampleur sans précédent. En 1914, la part des dépenses publiques consacrées à la défense atteint 15 % du PIB. En 1918, elle dépasse 25 %. La France met alors en place une coordination inédite entre l’État, les industriels et les syndicats. Les usines Renault abandonnent la voiture de tourisme pour fabriquer des chars FT-17. André Citroën fait construire en urgence, dans le quartier de Javel à Paris, une usine entièrement dédiée aux obus. Dès le printemps 1915, la France produit 100 000 obus par jour et, en 1918, elle en fabrique davantage que la Grande-Bretagne et l’Allemagne réunies.

On retrouve ce modèle, de façon encore plus radicale, pendant la Seconde Guerre mondiale dans les pays alliés non occupés. Aux États-Unis, le budget militaire est multiplié par plus de cinq entre 1941 et 1942, tandis que l’industrie automobile reconvertit ses chaînes pour produire des jeeps, des chars et des avions.

Ces événements partagent trois caractéristiques : une hausse significative des budgets militaires, la réorientation contrainte de la production civile vers le militaire, et la mobilisation de la main-d’œuvre par l’État, y compris par réquisition.

L’économie de défense française en 2026 : de réelles mutations

Une montée en puissance industrielle et budgétaire depuis 2022

Depuis 2022, la France a bien engagé un effort de réarmement industriel et budgétaire. La loi de programmation militaire 2024-2030 mobilise 413,3 milliards d'euros (soit 118 milliards de plus que la LPM précédente). Les commandes passées à l'industrie de défense ont plus que doublé en neuf ans, passant de 9,5 milliards d'euros en moyenne annuelle entre 2012 et 2016 à 20 milliards en 2023. Les industriels ont accéléré les cadences : les livraisons d’obus de 155 mm sont passées de 3 000 par an entre 2017 et 2022 à 15 000 entre 2022 et 2025, et MBDA a multiplié par trois sa production de missiles Aster. Les contrats d’exportation du Rafale, notamment avec l’Inde, montrent aussi que l’industrie française a repris de l’élan.

Une dynamique contrastée au regard des autres puissances

Par rapport à ses alliés, la trajectoire française reste intermédiaire. Certains pays européens, comme la Pologne ou les États baltes, ont fait le choix d’un réarmement accéléré, avec des efforts budgétaires dépassant déjà les 3 % du PIB et des acquisitions rapides, souvent sur étagère. L’Allemagne, de son côté, a annoncé un tournant stratégique avec un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros, mais se heurte encore à des inerties administratives et industrielles. Dans cet ensemble, la France suit une voie plus structurée et plus souveraine : elle privilégie ses programmes nationaux et une base industrielle autonome, mais cela se paie par des délais plus longs et une montée en cadence plus lente.

Des avancées réelles, mais loin des situations historiques connues en France

L’économie de défense en France est structurée depuis trente ans par les opérations extérieures légères, ce qui a conduit à la production d’équipements sophistiqués, chers et longs à produire. Or les conflits de haute intensité auxquels répond l’économie de guerre nécessitent de produire vite, en volume et dans la durée.

Budget.

Premier écart : le niveau d’effort budgétaire est incomparable. Pendant la Première Guerre mondiale, la France consacrait environ 25 % de son PIB à l’effort de guerre. Pendant la guerre froide, elle maintenait encore entre 3 et 6 % de son PIB pour la défense. L’objectif actuel est d’atteindre 2 % du PIB, puis 3,5 % en 2035. C’est un effort réel, mais d’une tout autre nature. Le réarmement d'aujourd'hui, rattrapage d'hier. Pour comprendre la portée réelle de l’effort actuel, il faut le replacer dans la trajectoire longue des dépenses militaires françaises. Entre 2003 et 2005, le budget de la défense représentait déjà environ 2 % du PIB, soit le niveau que la France s'est fixé comme objectif pour 2030. Le budget de la défense atteignait 47,5 milliards d'euros en 2007, un montant en valeur absolue proche de ceux observés aujourd'hui. Ce point de repère est révélateur. La RGPP (Révision générale des politiques publiques) lancée en 2007 par Nicolas Sarkozy a infléchi durablement cette trajectoire. Cette réforme de l’État s’est traduite par une réduction massive des moyens. Résultat : le budget militaire français représentait 32,7 milliards d'euros en 2017, soit près de 15 milliards de moins qu'en 2007 (en valeur courante, sans même corriger l'inflation). Ce sont ces années de disette, et non un point bas historique, qui constituent la ligne de départ du réarmement d'aujourd'hui. Ce constat conduit à nuancer l’usage de l'expression « économie de guerre ». Une part significative de la hausse budgétaire observée depuis 2017 consiste à retrouver un niveau de dépenses que la France avait déjà atteint avant la décennie d'austérité ouverte par la RGPP. L'effort est réel, mais il est en partie une reconstruction, avant d'être une transformation.

Les limites du réarmement.

Les tensions industrielles montrent que des limites profondes demeurent. Si MBDA ou Thales ont recruté massivement, leurs sous-traitants peinent encore à suivre. Les reports de charges (dépenses engagées mais pas encore honorées) auraient atteint 8 milliards d'euros en 2025, ce qui fait peser une partie du financement sur les entreprises industrielles elles-mêmes. Les « dividendes de la paix » des trente dernières années ont laissé des cicatrices dans la chaîne de valeur de la défense, que les commandes ne peuvent effacer en quelques trimestres.

Une économie de réarmement, pas encore de guerre

Qualifier la situation française actuelle d’économie de guerre est, au regard de l’histoire, un raccourci. Ce que la France conduit depuis 2022 correspond davantage à une économie de réarmement : une remontée en puissance budgétaire et industrielle, sans mobilisation générale de la société, sans réorientation contrainte de la production civile et sans les sacrifices collectifs qui ont défini les véritables économies de guerre du XXe siècle.

Ce glissement sémantique n’est cependant pas anodin. Il dit davantage quelque chose d’un horizon politique que d’une réalité économique présente. L’expression fonctionne comme une incitation adressée à l’industrie et aux Européens : anticiper un basculement que personne ne souhaite, mais que la géopolitique rend désormais plausible. Cette logique a été réaffirmée par le président lors de son discours d’annonce du « France libre » le 18 mars dernier : « Il faut aussi avoir des industriels qui, parfois, anticipent les commandes à venir […]. Nous aurons besoin de continuer d'investir. Et parfois, n'attendez pas toujours la signature de la commande. »

La véritable question que la France se pose à elle-même n’est donc pas : « Sommes-nous en économie de guerre ? », mais : « Serions-nous capables d’y basculer rapidement si la nécessité s’imposait ? » Les progrès industriels des trois dernières années constituent une réponse partielle. Mais les fragilités persistantes de la chaîne de sous-traitance et le niveau encore limité des stocks stratégiques montrent que le chantier reste ouvert.

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